CRITIQUE CINE – Les Misérables

Après avoir secoué la croisette en ouverture du dernier Festival de Cannes, Les Misérables, premier film du réalisateur Ladj Ly, débarque enfin dans les salles.

Les Misérables

Paris 2018 : L’Equipe de France de football devient championne du monde pour la seconde fois consécutive de son histoire. Comment en 1998, l’engouement que suscite cette consécration va au-delà de l’exploit sportif : elle renoue avec le sentiment d’appartenance à une nation. Un moment de communion où les différences et les rancœurs s’effacent pour faire place à l’union, à la fierté d’appartenir à un peuple fraternel. C’est sur cette image hors du temps que l’on découvre le quotidien désœuvré d’Issa, jeune banlieusard âgé de quinze ans qui n’a pour passe-temps que celui de chaparder la propriété des autres, et du jeune Buzz, indiscret spectateur des moindres faits et gestes de son quartier qu’il épie depuis son drone téléguidé. Tous deux ont pour point commun celui de résider à Montfermeil, commune française de la Seine Saint Denis. Une ville de banlieue du « neuf trois » comme il en existe tant d’autres en France.

Les Misérables

Or, cette petite commune devient soudain la terre d’accueil de Stéphane (Damien Bonnard), un jeune policier venant de Cherbourg et qui intègre l’équipe de la BAC du quartier, la brigade anti-criminelle, composée de Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djibril Zonga). Très rapidement, il va plonger dans l’enfer du quotidien des deux hommes au travers de leurs pratiques « borderline » et de la communauté de Montfermeil.

Les Misérables

Régie par Le Maire (comme c’est écrit sur son maillot bleu de foot), une grande gueule à défaut d’être une autorité publique au vue de son incapacité d’endosser les pouvoirs régalien que lui vaut son titre, cette commune ordinaire va pourtant s’extirper avec fracas de son train-train de banlieue à cause d’une altercation policière qui va mal tourner. A l’origine d’un enlèvement d’un lionceau d’un cirque itinérant, Issa est vite rattrapé par l’équipe de la BAC. Très vite, les esprits s’échauffent entre les policiers et les jeunes du quartier en soutien avec leur ami Issa. Dans la confusion la plus totale, l’agent Gwada déclenche volontairement son flash-ball en direction d’Issa qui s’écroule instantanément. Abasourdis par le geste de Gwada, Chris persuade ses deux coéquipiers d’étouffer l’affaire, avant de s’apercevoir qu’un drone a filmé toute la scène. C’est alors qu’une course poursuite s’engage pour tenter de trouver son propriétaire et s’emparer de la vidéo enregistrée interdite, preuve de leur bavure policière. Un fait divers qui va rapidement dégénérer jusqu’à soulever un véritable élan de haine et de violence chez ces jeunes de Montfermeil contre toute forme d’autorité.

Ladj Ly
Le réalisateur Ladj Ly

Le réalisateur Ladj Ly n’a pas eu à chercher bien loin son inspiration pour réaliser Les Misérables. Lui-même pur produit de la banlieue, Ladj a démarré par la réalisation documentaire de la vie des banlieues et a suivi le quotidien de ses jeunes mais aussi de ces policiers, seule forme d’autorité apparente ayant pour mission majeure de maintenir l’ordre dans les quartiers. Sa vision de ce monde a évolué progressivement en forme d’engagement politique visant à dénoncer les dérives de nos institutions et de leurs faux-semblants. Les événements que raconte Ladj dans Les Misérables font irrémédiablement écho avec l’actualité française de ces derniers mois. Comment ne pas y voir un parallèle entre le mouvement des Gilets Jaunes et celui de cette révolte d’une jeune génération que le système a totalement abandonné ? De même, l’accident du flashball sur Issa rappelle celui de la polémique autour de Jérôme Rodrigues, figure du mouvement des Gilets Jaunes qui fût victime d’un tir de flashball dans l’oeil, point de démarrage de la polémique sur l’usage de cette arme par les forces de l’ordre. Pour Ladj, la réaction de ces jeunes de Montfermeil n’est que la conséquence de leur isolement et de leur marginalisation vis-à-vis de la société. Cette forme d’incubation ne pouvait qu’exploser par la violence en masse, seul moyen leur restant pour exprimer leur souffrance et leur cri d’alerte.

Ce réalisme du quotidien de banlieue, on le doit à la qualité d’interprétation de ses acteurs bien sûr mais surtout de ses réels habitants de quartier jouant leur propre rôle de composition. Là où le Ladj Ly surprend le spectateur, c’est qu’en marge du réalisme des scènes d’actions qui le secoue, le réalisateur nous livre aussi des passages posés, mêlant contemplation au travers des jeux de lumière sur les bâtiments HLM et scènes de vie ordinaires : des enfants qui jouent à la luge avec des bouts de carton ou qui improvisent une piscine de fortune avec quelques bouées. En dépit des rires des enfants, ces images de cette jeunesse de banlieue montrent aux spectateurs l’existence d’une misère contemporaine. Elle saute d’autant plus aux yeux lorsqu’elle est mise en face avec le domicile familiale de l’agent Chris, où se chamaillent ses deux petites filles pour s’emparer d’une console de jeux. Une comparaison qui se veut volontairement dérangeante pour mieux faire ressortir les conditions de ces individus marginalisés que Victor Hugo dénonçait déjà dans son célèbre roman éponyme du titre du film.

Les Misérables sort le 20 novembre 2019 dans les salles.

Les Misérables
VERDICT
8/10

FILM - Les Misérables

Choquant et époustouflant. Le Jury du Festival de Cannes a vu juste sur son lauréat 2019 du Prix du Jury: Les Misérables est un véritable coup de poing dans la fourmilière de notre système institutionnel. Même s’il donne l’apparence d’un énième film de banlieue et de ses clichés, son réalisateur Ladj Ly livre en deuxième lecture un regard sur les dérives d’une société gangrainée par le communautarisme et la dissolution de toute forme d’autorité régulatrice. Pour Ladj comme pour Victor Hugo, ce n’est pas la nature de l’homme qui est mauvaise : c’est son incapacité de gérer convenablement les choses qui provoque le mal-être et plonge la condition humaine dans ses pires travers. L’origine de tous maux ne peut être définitivement traité qu’à sa racine, chose que dénonce le réalisateur dans son film visionnaire sur ce qu’engendre l’immobilisme de nos hauts responsables politiques. Une leçon d’humilité doublée d’intentions revendicatrices qui fait mouche pour cette première oeuvre réussie de Ladj Ly. A découvrir absolument.

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